Nucléaire, Fukushima, Danger, Tepco, Japon Image on 16 March 2011 of the four damaged reactor buildings. From right to left: Unit 1,2,3,4. Hydrogen-air explosions occurred in Unit 4,3 and 1 causing the building damage. While a vent in Unit 2's wall prevented a similar explosion.
12 août 2013

La deuxième partie de l’article de Mako Oshidori expose les grandes inquiétudes du 

témoin de Fukushima Daiichi : la présence du shroud en morceaux dans la piscine de stockage de matériel du réacteur n°4, la grande radioactivité dégagée par le réacteur n°2 et la forte incertitude sur la faisabilité d’une intervention humaine en cas de problème au n°2. Dans cette entrevue, le travailleur rapporte également qu’il n’y a eu ni explosion, ni fusion à l’unité n°2. Il va sans dire que ces propos n’engagent que lui. A notre connaissance, Tepco a annoncé une explosion au niveau de la piscine torique en mars 2011, puis s’est rétracté 7 mois plus tard. Quant à la fusion du cœur du n°2, celle-ci a également été reconnue par l’opérateur. Si effectivement il n’y a eu ni fusion, ni explosion pour le n°2, alors il faudrait en conclure que l’enceinte de confinement a été ouverte par le tremblement de terre. Mais comme on ne peut rien savoir pour l’instant, il est tout à fait normal que les plus grandes craintes de cet ouvrier se portent sur le n°2 car du coup Tepco et ses employés subissent les caprices du monstre plus qu’ils ne maîtrisent la situation.

 

Shroud du réacteur n°3 de Fukushima Daiichi lors de son remplacement à la fin des années 90 (source Toshiba)

 

 

  L’histoire incroyable d’un travailleur de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi (suite)

par Mako Oshidori

 

Extrait de l’article #57 de “Datsutte miru?” paru dans Magazine 9

 

Traduction anglaise : Naoko Miyajima (sur le site Daily Noborder)

 

Traduction française : Odile Girard (du blog Fukushima-is-still-news)

 

Le problème du réacteur n°4 n’est pas seulement sa piscine !

 

T : Pour ce qui est de la gestion de l’accident, TEPCO a tendance à dissimuler les problèmes dont on entend parler. Aucun plan à long terme n’est mis en place pour le démantèlement de la centrale ; ce qui se fait, c’est plutôt un plan confus qui ne sert qu’à embobiner le public. Tout ce qui n’est pas sous les feux de l’actualité est simplement laissé de côté.

 

On parle de la piscine de combustible usagé de la piscine n°4, n’est-ce pas ? Des stratégies et des plans ont rapidement été mis en place pour faire face à ce problème, mais je pense que la piscine de combustible usagé n’est pas le seul problème qui menace le réacteur n°4.

 

De l’autre côté du puits du réacteur, en face de la piscine de combustible usagé, il y a une piscine de stockage de matériel (DSP). Ce DSP n’est pas utilisé quand le réacteur est en opération. Mais quand le séisme a frappé, le réacteur n°4 était en phase d’inspection périodique. Juste avant le séisme, quand l’enveloppe du cœur (shroud) a été retirée du puits du réacteur, il a été coupé sous l’eau et mis dans le DSP. Le DSP du réacteur n°4 contient donc un grand nombre de fragments du shroud hautement radioactifs.

 

[Un « shroud » est une plaque d’acier cylindrique fixée à l’intérieur de la cuve du réacteur. Il entoure les assemblages de combustible nucléaire et les barres de contrôle. Il sert également de partition pour sécuriser le flux d’eau de refroidissement dans un réacteur. Il peut atteindre 7 mètres de haut, 4,5 mètres de large et peser 35 tonnes. Etant donné que ce shroud est à l’intérieur du réacteur quand les barres de combustible atteignent le niveau de criticité, il contient inévitablement une forte dose de radiation. C’est le shroud qui se trouve dans le DSP qui est en face de la piscine de combustible irradié du réacteur 4.]

 

T : Le DSP est plein d’eau et comme vous le savez, il contient l’enveloppe et tout un tas d’équipements. La résistance sismique du DSP était estimée à un an. Maintenant que le bâtiment du réacteur a été affaibli par l’explosion, je me demande avec inquiétude ce qu’il va advenir du DSP.

 

Quand il a été question de retirer les barres de combustible irradié de la piscine, il a été suggéré que les matériaux contenus dans le DSP soient également enlevés, mais la suggestion a été rejetée, parce que  « nous n’avons pas le budget nécessaire pour ça ; ce qui inquiète le public actuellement,  c’est la piscine de combustible usagé. » 

 

Oh non ! Je me demande combien de temps le DSP va être capable de tenir…

 

T : La couverture du réacteur n°1 a  été terminée, mais là encore, cela s’est passé de façon typique. Le couvercle n’est pas démontable. En fin de compte, les opérations de démantèlement vont se faire à l’intérieur du bâtiment du réacteur et je me demande comment la couverture pourra être retirée… Je pense que cela va demander un énorme travail. La couverture a été mise en place comme mesure d’urgence pour « réduire les émissions de substances radioactives dans l’atmosphère et donc calmer les inquiétudes du public à propos des rayonnements. »

 

Plus j’entends ce qui se passe, plus je suis déçu. J’ai commencé à comprendre pourquoi la fuite d’eau salée d’une citerne de stockage souterraine n’est qu’un incident assez mineur.


       Et si la situation du réacteur n°2 empire ?

 

T : Oui le problème de la citerne de stockage souterraine est vraiment assez peu important, parce que la source de tous les problèmes n’est ni la pollution radioactive, ni le système de refroidissement, mais les bâtiments des réacteurs et les réacteurs eux-mêmes. Comment les réacteurs 1, 2, 3 et 4 vont-ils être démolis et comment va-t-on pouvoir s’en débarrasser ? À présent, le fait est que personne ne peut pénétrer à l’intérieur. Par comparaison, les ouvriers qui travaillent sur le site ont le sentiment que les problèmes externes aux bâtiments, comme le tableau de distribution recouvert de métal ou la citerne de stockage souterraine sont plutôt anodins, même s’ils constituent aussi de sérieux problèmes.

 

– Dans ce cas, quel est le problème le plus grave ?

 

 T : C’est sans aucun doute le réacteur n°2.

 

Le professeur à l’Université de Tokyo : C’est bien ce que je pensais ! Même pour les chercheurs, la situation du réacteur n°2 dépasse tout ce qu’on peut imaginer.

 

T : Pour ce qui est du réacteur n°2, personne ne sait exactement ce qui s’y passe ou ce qui s’est passé juste après le séisme. On a pu simuler jusqu’à un certain point l’explosion des réacteurs 1 et 3. À partir de certains paramètres, on pouvait prédire la réaction initiale et ce qui allait suivre.

 

Mais nous n’avons aucune idée de la situation du réacteur n°2. Pourquoi est-ce qu’il a eu de tels rejets de substances radioactives alors qu’il n’y avait pas eu explosion ? Que se passe t-il avec les barres de combustible ? Certains paramètres indiquent qu’il n’y a pas eu fusion des barres de combustible.

 

Le professeur à l’Université de Tokyo : Je suis d’accord ; il semble que le combustible n’ait pas traversé la cuve du réacteur.

 

T : Mais dans ce cas, pourquoi y a t-il eu de tels rejets de substances radioactives à l’extérieur du bâtiment ? Personne n’a de réponse !

 

 [Les quantités de substances radioactives émises par le réacteur n°2 sont largement plus élevées que celles provenant des réacteurs 1 et 3 !]

 

: La condition dans laquelle se trouvait le réacteur n°2 juste après le séisme ne peut pas être estimée. Dans le même temps, les taux de radioactivité dans le bâtiment du réacteur n°2 sont remarquablement élevés.

 

Je vais donner un autre exemple extrême. Admettons que la situation empire au point qu’il devienne impossible d’arroser les réacteurs avec de l’eau pour les refroidir. Pour ce qui est des réacteurs 1, 3 et 4,  un commando spécialisé et prêt à s’exposer aux risques des rayonnements peut toujours entrer dans les bâtiments et accomplir le travail nécessaire.

 

Mais dans le cas du réacteur n°2, le taux de radioactivité est tellement élevé dans la plupart des bâtiments que même un commando bien préparé risquerait fort de mourir avant de pouvoir mener à bien sa mission.

 

  – Je n’ai jamais imaginé que la situation puisse être aussi grave.

 

 : Maintenant vous comprenez bien pourquoi je ne peux pas m’empêcher de penser que des travaux à l’extérieur des bâtiments, que ce soit le tableau de distribution ou la citerne de stockage souterraine, sont plutôt mineurs. On ne peut pas éviter d’être exposé aux rayonnements, mais au moins on peut intervenir dans ces endroits.

 

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ADDENDUM

 

Le niveau 7 dans cette catastrophe nucléaire est toujours d’actualité. La gestion actuelle de l’accident a peu de chance d’apporter des solutions. Si TEPCO ne renonce pas rapidement à avoir la mainmise sur la centrale de Fukushima Daiichi, le Japon risque de se trouver à nouveau dans une situation extrêmement critique. C’est le message que je voudrais que vous fassiez circuler. Ce sont les paroles du travailleur interviewé.

 

J’ai transmis ce message à “Iwaki no Shoki Hibaku wo Tsuikyu Suru Mama no Kai” (Association des mères pour le suivi de l’exposition aux radiations pour les enfants en bas âge).

 

Les mères : «  Comme on s’y attendait, l’annonce de l’arrêt à froid des réacteurs était prématurée. Il n’existe aucun plan spécifique pour évacuer rapidement les enfants si une autre catastrophe  frappe la centrale de Fuksuhima Daiichi.

 

e rôle d’Iwaki est de soutenir les efforts de rétablissement après l’accident nucléaire. Mais s’il arrive quelque chose, nous exigeons que les enfants soient évacués immédiatement.

 

 

ant que l’accident de la centrale reste classé au niveau 7, les membres d’Iwaki doivent faire très attention et envisager plusieurs solutions. La sécurité des ouvriers, l’évacuation des enfants et la sécurité du Japon sont pour nous des problèmes d’égale importance. »


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Post-Addendum

 

L’eau, de plus en plus contaminée, sera éventuellement déversée dans l’océan, après avoir été nettoyée autant que possible des substances radioactives qu’elle contient par le Système ALPS, un système de nettoyage multi-nucléides. 

 

À la fin de 2011, j’ai reçu un coup de téléphone d’un autre ouvrier du site annonçant : « Le système ALPS a commencé à fonctionner ! J’ai entendu dire que l’eau contaminée serait déchargée dans l’océan une fois que les substances radioactives auront été filtrées autant que faire se peut grâce au système ALPS. »

 

J’ai peu après posé une  question à ce sujet au cours d’une conférence de presse conjointe, mais M. Matsumoto, porte-parle de TEPCO, m’a répondu « Il n’existe aucun plan de ce genre. » J’ai eu l’impression que TEPCO n’avait tout simplement pas le courage de dire qu’ils étaient sur le point de déverser l’eau nettoyée avec le système ALPS dans la mer. Depuis on ne parle plus de la question d’une opération de test et le temps passe.

 

T: En fait le système n’a été mis en opération que partiellement puis abandonné pendant toute une année. Je pense que c’est parce que l’utilisation éventuelle en pratique du système ALPS a suscité de grandes craintes. On a certainement craint que le système ne déraille.

 

Quoi qu’il en soit, le système de nettoyage multi-nucléides n’est même pas en mesure de filtrer le tritium !!

 

Tout ceci est l’histoire racontée par un des ouvriers de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Son message : les conséquences de l’accident de la centrale sont loin d’être résolues et on peut s’attendre à ce que la situation aille en empirant. Il vous invite à anticiper et à faire tous les efforts possibles pour changer tout le pays et la société. 

 

[Extraits de “Datsutte miru?” dans Magazine 9.]

 

 

 

100 000 êtres humains meurent de faim ou de ses conséquences immédiates chaque jour dans le monde. 1 enfant de moins de 10 ans meurt toutes les 5 secondes de cette même cause.

Selon le rapport annuel de l’organisation pour l’alimentation et l’agriculture, 842 millions d’hommes et de femmes souffrent de malnutrition chronique aggravée, qui les rend invalides et les prive de toute vie professionnelle, familiale et sexuelle.

 

Un chiffre en constante augmentation. Pourtant, il est avéré que l’agriculture mondiale peut, à l’heure actuelle, nourrir dans de bonnes conditions 12 milliards d’individus, soit près du double de la population mondiale !

 

Ces quelques chiffres aberrants font dire à Jean Ziegler, rapporteur spécial auprès des Nations unies sur le Droit à l’alimentation, auteur de L’Empire de la honte, que: "chaque enfant qui, aujourd’hui, meurt de faim est, en réalité, assassiné".



 

 La nuit était noire, sans lune.

Le vent soufflait à plus de 100 kilomètres à l’heure.


Il faisait se lever des vagues de plus de 10 mètres qui, avec un fracas effroyable, s’abattaient sur la frêle embarcation de bois. Celle-ci était partie d’une crique de la côte de Mauritanie, dix jours auparavant, avec à son bord 101 réfugiés africains de la faim.

Par un miracle inespéré, la tempête jeta la barque sur un récif de la plage d’El Medano, dans une petite île de l’archipel des Canaries. Au fond de la barque, les gardes civils espagnols trouvèrent les cadavres de trois adolescents et d’une femme, morts de faim et de soif.

La même nuit, quelques kilomètres plus loin sur la plage d’El Hierro, un autre rafiot s’échoua : à son bord, 60 hommes, 17 enfants et 7 femmes, spectres titubants à la limite de l’agonie (1).

 

A la même époque encore, mais en Méditerranée cette fois-ci, un autre drame se joue : à 150 kilomètres au sud de Malte, un avion d’observation de l’organisation Frontex repère un Zodiac surchargé de 53 passagers qui – probablement par suite d’une panne de moteur – dérive sur les flots agités. A bord du zodiac, les caméras de l’avion identifient des enfants en bas âge et des femmes. Revenu à sa base, à La Valette, le pilote en informe les autorités maltaises, qui refusent d’agir, prétextant que les naufragés dérivent dans la « zone de recherche et de secours libyenne ». La déléguée du Haut Commissariat des réfugiés des Nations unies Laura Boldini intervient, demandant aux Maltais de dépêcher un bateau de secours. Rien n’y fait. L’Europe ne bouge pas. On perd toute trace des naufragés.

 

Quelques semaines auparavant, une embarcation où se pressaient une centaine de réfugiés africains de la faim, tentant de gagner les Canaries, avait sombré dans les flots au large du Sénégal. Il y eut deux survivants (2).

 

Des milliers d’Africains, y compris des femmes et des enfants, campent devant les clôtures des enclaves espagnoles de Melilla et de Ceuta, dans le Rif aride. Sur injonction des commissaires de Bruxelles, les policiers marocains refoulent les Africains dans le Sahara (3). Sans provisions ni eau. Des centaines, peut-être des milliers d’entre eux périssent dans les rochers et les sables du désert (4).

 

Combien de jeunes Africains quittent leur pays au péril de leur vie pour tenter de gagner l’Europe ? On estime que, chaque année, quelque 2 millions de personnes essaient d’entrer illégalement sur le territoire de l’Union européenne et que, sur ce nombre, environ 2 000 périssent en Méditerranée, et autant dans les flots de l’Atlantique. Leur objectif est d’atteindre les îles Canaries à partir de la Mauritanie ou du Sénégal, ou de franchir le détroit de Gibraltar au départ du Maroc.

 

Selon le gouvernement espagnol, 47 685 migrants africains sont arrivés sur les côtes en 2006. Il faut y ajouter les 23 151 migrants qui ont débarqué sur les îles italiennes ou à Malte au départ de la Jamahiriya arabe libyenne ou de la Tunisie. D’autres essaient de gagner la Grèce en passant par la Turquie ou l’Egypte. Secrétaire général de la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, M. Markku Niskala commente : « Cette crise est complètement passée sous silence. Non seulement personne ne vient en aide à ces gens aux abois, mais il n’y a pas d’organisation qui établisse ne serait-ce que des statistiques rendant compte de cette tragédie quotidienne (5). »

 

Pour défendre l’Europe contre ces migrants, l’Union européenne a mis sur pied une organisation militaire semi-clandestine qui porte le nom de Frontex. Cette agence gère les « frontières extérieures de l’Europe ».

 

Elle dispose de navires rapides (et armés) d’interception en haute mer, d’hélicoptères de combat, d’une flotte d’avions de surveillance munis de caméras ultrasensibles et de vision nocturne, de radars, de satellites et de moyens sophistiqués de surveillance électronique à longue distance.

 

Frontex maintient aussi sur sol africain des « camps d’accueil » où sont parqués les réfugiés de la faim, qui viennent d’Afrique centrale, orientale ou australe, du Tchad, de la République démocratique du Congo, du Burundi, du Cameroun, de l’Erythrée, du Malawi, du Zimbabwe… Souvent, ils cheminent à travers le continent durant un ou deux ans, vivant d’expédients, traversant les frontières et tentant de s’approcher progressivement d’une côte. Ils sont alors interceptés par les agents de Frontex ou leurs auxiliaires locaux qui les empêchent d’atteindre les ports de la Méditerranée ou de l’Atlantique. Vu les versements considérables en espèces opérés par Frontex aux dirigeants africains, peu d’entre eux refusent l’installation de ces camps. L’Algérie sauve l’honneur. Le président Abdelaziz Bouteflika dit : « Nous refusons ces camps. Nous ne serons pas les geôliers de nos frères. »

 

 

Organiser la famine et criminaliser ceux qui la fuient

 

La fuite des Africains par la mer est favorisée par une circonstance particulière : la destruction rapide des communautés de pêcheurs sur les côtes atlantique et méditerranéenne du continent. Quelques chiffres.

 

Dans le monde, 35 millions de personnes vivent directement et exclusivement de la pêche, dont 9 millions en Afrique (6). Les poissons comptent pour 23,1 % de l’apport total de protéines animales en Asie, 19 % en Afrique ; 66 % de tous les poissons consommés sont pêchés en haute mer, 77 % en eaux intérieures ; l’élevage en aquaculture de poissons représente 27 % de la production mondiale. La gestion des stocks de poissons dont les déplacements s’effectuent tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des zones économiques nationales revêt donc une importance vitale pour l’emploi et la sécurité alimentaire des populations concernées.

 

La plupart des Etats de l’Afrique subsaharienne sont surendettés. Ils vendent leurs droits de pêche à des entreprises industrielles du Japon, d’Europe, du Canada. Les bateaux-usines de ces dernières ravagent la richesse halieutique des communautés de pêcheurs jusque dans les eaux territoriales. Utilisant des filets à maillage étroit (interdits en principe), elles opèrent fréquemment en dehors des saisons où la pêche est autorisée. La plupart des gouvernements africains signataires de ces concessions ne possèdent pas de flotte de guerre. Ils n’ont aucun moyen pour faire respecter l’accord. La piraterie est reine. Les villages côtiers se meurent.

 

 

Les bateaux-usines trient les poissons, les transforment en surgelés, en farine ou en conserves, et expédient du bateau aux marchés. Exemple : la Guinée-Bissau, dont la zone économique abrite un formidable patrimoine halieutique. Aujourd’hui, pour survivre, les Bissagos, vieux peuple pêcheur, sont réduits à acheter sur le marché de Bissau – au prix fort – des conserves de poisson danoises, canadiennes, portugaises.

 

Plongés dans la misère, le désespoir, désarmés face aux prédateurs, les pêcheurs ruinés vendent à bas prix leurs barques à des passeurs mafieux ou s’improvisent passeurs eux-mêmes. Construites pour la pêche côtière dans les eaux territoriales, ces barques sont généralement inaptes à la navigation en haute mer.

 

Et encore… Un peu moins d’un milliard d’êtres humains vivent en Afrique. Entre 1972 et 2002, le nombre d’Africains gravement et en permanence sous-alimentés a augmenté de 81 à 203 millions. Les raisons sont multiples. La principale est due à la politique agricole commune (PAC) de l’Union européenne.

 

Les Etats industrialisés de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ont payé à leurs agriculteurs et éleveurs, en 2006, plus de 350 milliards de dollars au titre de subventions à la production et à l’exportation. L’Union européenne, en particulier, pratique le dumping agricole avec un cynisme sans faille. Résultat : la destruction systématique des agricultures vivrières africaines.

 

 

Prenons l’exemple de la Sandaga, le plus grand marché de biens de consommation courante de l’Afrique de l’Ouest. La Sandaga est un univers bruyant, coloré, odorant, merveilleux, situé au cœur de Dakar. On peut y acheter, selon les saisons, des légumes et des fruits portugais, français, espagnols, italiens, grecs, etc. – au tiers ou à la moitié du prix des produits autochtones équivalents.

 

 

Quelques kilomètres plus loin, sous un soleil brûlant, le paysan wolof, avec ses enfants, sa femme, travaille jusqu’à quinze heures par jour… et n’a pas la moindre chance d’acquérir un minimum vital décent.

 

Sur 52 pays africains, 37 sont des pays presque purement agricoles.

 

Peu d’êtres humains sur terre travaillent autant et dans des conditions aussi difficiles que les paysans wolof du Sénégal, bambara du Mali, mossi du Burkina ou bashi du Kivu. La politique du dumping agricole européen détruit leur vie et celle de leurs enfants.

 

Revenons à Frontex. L’hypocrisie des commissaires de Bruxelles est détestable : d’une part, ils organisent la famine en Afrique ; de l’autre, ils criminalisent les réfugiés de la faim.

 

 

Aminata Traoré résume la situation : « Les moyens humains, financiers et technologiques que l’Europe des Vingt-Cinq déploie contre les flux migratoires africains sont, en fait, ceux d’une guerre en bonne et due forme entre cette puissance mondiale et de jeunes Africains ruraux et urbains sans défense, dont les droits à l’éducation, à l’information économique, au travail et à l’alimentation sont bafoués dans leurs pays d’origine sous ajustement structurel. Victimes de décisions et de choix macroéconomiques dont ils ne sont nullement responsables, ils sont chassés, traqués et humiliés lorsqu’ils tentent de chercher une issue dans l’émigration. Les morts, les blessés et les handicapés des événements sanglants de Ceuta et de Melilla, en 2005, ainsi que les milliers de corps sans vie qui échouent tous les mois sur les plages de Mauritanie, des îles Canaries, de Lampedusa ou d’ailleurs, sont autant de naufragés de l’émigration forcée et criminalisée (7).  »

 

 

Jean Ziegler, mars 2008

 

Ecrivain, professeur à l’université de Genève. Rapporteur spécial de la commission des droits de l’homme des Nations unies pour le droit à l’alimentation. Auteur de La Faim dans le monde expliquée à mon fils, Seuil, Paris, 2000, et de L’Empire de la honte, Fayard, Paris, 2005.


 

 


 

 

(1Cf. El País, Madrid, 13 mai 2007  ; la nuit est celle du 11 au 12 mai.

(2Le Courrier, Genève, 10 décembre 2006.

(3) Le 28 septembre 2005, des soldats espagnols ont tué cinq jeunes Africains qui tentaient d’escalader la clôture électrifiée entourant l’enclave de Ceuta. Huit jours plus tard, six autres jeunes Noirs étaient abattus dans des circonstances similaires.

(4Human Rights Watch, 13 octobre 2005.

(5La Tribune de Genève, 14 décembre 2006. NDLR : voir cependant le travail réalisé sur cette question par United et Migreurop : «  Des morts par milliers aux portes de l’Europe  ».

(6) Ce chiffre exclut les personnes employées dans l’aquaculture. Cf. Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), La situation mondiale des pêches et de l’aquaculture, Rome, 2007.

(7) Aminata Traoré, intervention au Forum social mondial, Nairobi, 20 janvier 2007.

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